Pourquoi un dirigeant décide seul, même très bien entouré

La solitude du dirigeant passe pour une plainte de privilégié. C'est pourtant un fait mesuré, et surtout un fait structurel : autour d'un chef d'entreprise, chaque interlocuteur occupe une position qui l'empêche de dire ce qu'il pense vraiment.

Un phénomène mesuré, pas ressenti

Une enquête du cabinet RHR International, relayée par la Harvard Business Review en 2012, établit que la moitié des dirigeants interrogés déclarent éprouver un sentiment de solitude dans leur fonction. Parmi eux, 61 % estiment que cet isolement dégrade leur performance.

Chez ceux qui accèdent à la direction pour la première fois, la proportion grimpe : près de 70 % de ceux qui se disent isolés reconnaissent que cela nuit à leur capacité à faire leur travail.

Ce n'est donc ni marginal, ni anecdotique. Et l'explication avancée n'est pas psychologique : elle tient à l'intensité de la fonction conjuguée à la rareté des pairs à qui se confier.

Le problème n'est pas d'être seul, c'est d'être entouré

La formulation courante induit en erreur. Un dirigeant n'est presque jamais seul. Il est entouré du matin au soir. Le problème est que chacune des personnes qui l'entourent occupe une position incompatible avec le regard neutre dont il aurait besoin.

Le comité de direction

Vos cadres dépendent de vous. Leur rémunération, leur évolution, parfois leur emploi. Vous pouvez avoir instauré la culture du désaccord la plus saine qui soit, il reste une asymétrie que rien n'efface. Et sur certains sujets, l'ouverture est impossible : vous ne pouvez pas tester devant eux l'hypothèse de fermer un site, de céder l'entreprise ou de séparer l'un des leurs.

Les associés

Ils partagent le risque, ce qui est précieux. Mais ils partagent aussi l'histoire, les décisions passées et parfois le désaccord de fond. Face à un arbitrage difficile, un associé n'est pas un observateur : il est partie prenante, avec ses propres intérêts patrimoniaux et sa propre lecture de qui a eu raison la dernière fois.

Le conjoint et les proches

Ils écoutent, souvent longtemps. Mais ils n'ont ni le contexte technique, ni la distance affective. Et leur inquiétude devient une charge supplémentaire : beaucoup de dirigeants finissent par filtrer ce qu'ils racontent, précisément pour protéger ceux qui les écoutent.

Les conseils extérieurs

Expert-comptable, avocat, consultant, banquier : leur compétence est réelle et leur regard extérieur aussi. Mais chacun est engagé dans une relation commerciale avec vous, et chacun raisonne depuis sa discipline. Aucun n'a jamais eu à porter la décision qu'il vous recommande.

Ce qui manque : un pair sans enjeu

Il manque une figure précise. Quelqu'un qui a exercé la même responsabilité, qui comprend l'enjeu sans qu'on ait à l'expliquer, et qui n'a strictement aucun intérêt dans l'issue. Ni subordination, ni participation au capital, ni facture à émettre, ni lien affectif.

Cette figure n'existe pas naturellement dans l'environnement d'un dirigeant. Elle doit être créée, et c'est exactement la fonction d'un cercle de pairs.

Pourquoi un groupe fait mieux qu'une conversation

On pourrait s'arrêter à la conversation en tête-à-tête avec un autre dirigeant. La recherche suggère que le groupe fait mieux, à condition d'être construit correctement.

En 2010, une équipe réunissant Anita Woolley, Christopher Chabris, Alex Pentland, Nada Hashmi et Thomas Malone publie dans Science la mise en évidence d'un facteur d'intelligence collective, noté c. Ce facteur est une propriété du groupe, pas la somme de ses membres. Deux résultats comptent ici :

  • Le facteur c n'est que faiblement corrélé à l'intelligence moyenne des participants, et pas davantage à celle du plus brillant d'entre eux. Réunir les meilleurs ne suffit pas.
  • Il est en revanche fortement corrélé à la répartition de la parole : les groupes où plusieurs membres contribuent réellement surpassent nettement ceux où une poignée domine.

Autrement dit, la performance d'un groupe de dirigeants se joue moins sur le talent des membres que sur la façon dont le groupe est composé et animé. C'est une bonne nouvelle : cela se conçoit.

Ce que cela implique concrètement

Si l'on prend ces éléments au sérieux, un dispositif utile suppose un effectif assez restreint pour que chacun s'exprime à chaque séance, une absence de concurrence directe entre membres, une confidentialité formalisée, un animateur garant du cadre, et de la continuité dans le temps.

Ce sont ces conditions, et non l'intuition, qui expliquent pourquoi les groupes informels s'essoufflent et pourquoi les formats structurés durent depuis des décennies.

Pour aller plus loin

Business Club 360 réunit 6 à 7 dirigeants par groupe, sur 11 sessions par saison, avec un facilitateur garant de la méthode. Découvrir le cercle en Nouvelle-Calédonie.

Sources

  • Thomas J. Saporito, « It's Time to Acknowledge CEO Loneliness », Harvard Business Review, février 2012, sur une enquête RHR International. hbr.org
  • Anita W. Woolley, Christopher F. Chabris, Alex Pentland, Nada Hashmi, Thomas W. Malone, « Evidence for a Collective Intelligence Factor in the Performance of Human Groups », Science, vol. 330, n° 6004, 2010, p. 686-688.